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Guerre de Bosnie

  : Ajouté le 2/9/2007 à 01:00

Il fallait voir Sarajevo avant la guerre. Ce n’est pas sans raison qu’on la surnommait La petite Europe. En effet, quelle autre ville du vieux continent pouvait prétendre voir cohabiter en son sein, dans un respect mutuel et sans la moindre intolérance, trois peuples et trois religions ? Dans quelle autre cité pouvait-on embrasser d’un seul regard, dans le même quartier et la même rue, à la fois une mosquée, une église orthodoxe et une église catholique ? Sarajevo, ou la rencontre des cultures. Sarajevo, ou la porte grande ouverte entre l’Orient et l’Occident. Bien plus qu’une ville c’était une capitale, un centre, un rendez-vous avec l’Homme. Bien plus qu’une petite Europe, Sarajevo était une grande humanité.

Il est sur le globe des régions qui semblent inexorablement vouées à la violence et à la guerre. La petite chaîne montagneuse des Balkans, au Sud-est de l’Europe, est de celles-ci. Longtemps surnommée La poudrière, cette terre a connu tout ce dont l’homme est capable en matière d’atrocités et d’abominations. Mais on dit que ce sont les guerres qui font l’histoire et l’histoire qui fait l’homme, et c’est peu dire que l’histoire des peuples balkaniques est chargée. Au commencement, il y a une position centrale entre l’empire romain d’occident d’un côté et l’empire romain d’orient de l’autre. A l’Ouest l’Église romaine, à l’Est celle de Byzance. Au commencement toujours, il y a l’arrivée des Slaves au VI° siècle, peuplades venues du Nord et rapidement converties au christianisme. Au commencement encore, il y a une dynastie glorieuse et prospère, celle des Bans, rois de Bosnie.

L’évènement majeur de l’histoire des Balkans, celui qui allait marquer profondément et définitivement l’âme des nations slaves du Sud, c’est l’invasion lente mais inexorable des Ottomans. Les places fortes tombent les unes après les autres, dans des batailles héroïques où même les empereurs se placent aux premières lignes, trouvant parfois la mort comme au Champ des merles, où périssent le roi serbe Lazar et le sultan Murad. Néanmoins les Ottomans progressent, étendent leur domination sur toutes les régions de l’Adriatique, et ne sont repoussés qu’aux portes de Vienne.

Pendant cinq siècles, l’Islam des Ottomans façonne un nouveau visage à la région des Balkans, et en particulier à ce petit territoire qu’est la Bosnie-Herzégovine. L’Islam est proposé, jamais imposé. Aussi la plupart des Catholiques, des Orthodoxes et des Juifs continueront-ils d’exercer leur religion, sous une autorité relativement souple. Toutefois, nombreux sont ceux qui se convertissent, moins par conviction que pour jouir du droit d’exercer des fonctions élevées dans la hiérarchie de l’administration. Ce sont ces Slaves musulmans que l’on appelle aujourd’hui les Bosniaques, alors que le terme Bosniens désigne les habitants de la Bosnie dans leur ensemble, sans distinction de religion. Le pays prospère, son architecture évolue sous l’influence des artistes orientaux, et des villes comme Sarajevo et Mostar voient se construire des joyaux d’architectures, minarets, châteaux et mosquées.

Néanmoins les nations voisines, et notamment l’Autriche-Hongrie, déjà installée en Croatie, gardent un œil sur la petite Bosnie. Au XIX° siècle, profitant des famines qui ravagent la région, des révoltes paysannes qui renversent la noblesse, et surtout de l’affaiblissement des Ottomans engagés dans les guerres de Crimée, les Autrichiens reprennent le pays et y assoient leur autorité. Ce qui ne plaît guère aux différents nationalistes de tous horizons, qu’ils soient croates ou serbes, tels le jeune étudiant Gravilo Princip qui assassine le 28 juin 1914 à Sarajevo l’archi-duc François-Ferdinand, déclenchant en quelques heures et par le jeu des alliances la première guerre mondiale. Quatre ans plus tard, littéralement ravagés et détruits par une guerre d’une rare violence, les six petits pays balkaniques sont réunis en un seul. Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro et Macédoine constituent désormais la Yougoslavie, nom qui signifie littéralement Royaume des Slaves du Sud.

Hélas, rien ne destine ces différents peuples à fonder une nation commune, et c’est vraiment par un étonnant concours de circonstances que l’unité réussit à se maintenir jusqu’en 1941. A cette date, le pays plonge dans une horreur sans nom. Si la première guerre mondiale l’avait décimé, que dire de la seconde… Toutes les frontières sont attaquées, ici par les Nazis, là par les Italiens, mais aussi par les Bulgares et les Hongrois. Les parcelles de territoire qui ne sont pas conquises sont sujettes à une dictature sanglante, celle des Oustachis, dont on dit que les Nazis eux-mêmes la jugent sévère. Quatre ans plus tard la Yougoslavie est finalement libérée, les puissances ennemies rejetées et le régime oustachi renversé par un certain Josip Broz, plus connu sous le nom du maréchal Tito. Ce dernier maintient l’unité du pays par le biais d’une dictature communiste relativement acceptable et tolérante. On y jouit d’une certaine liberté d’expression, on y pratique la religion de son choix, on entre et on sort du pays comme on le souhaite.

Mais il ne faut pas s’illusionner sur cette fragile unité. De tous bords, les nationalistes guettent le moment où ils pourront faire valoir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Aussi, dès la mort de Tito en 1980, des tensions apparaissent dans les différents congrès et des conflits voient le jour, de plus en plus fréquents et violents. En une douzaine d’années, la Yougoslavie éclate. Le drame, c’est qu’après plusieurs décennies de vie en commun, les différentes populations se retrouvent mêlées et dispersées aux quatre coins de l’ex-royaume. Aussi y a-t-il des Serbes en Croatie, des Croates en Slovénie, des Slovènes en Bosnie et ainsi de suite. Certains souhaitent retrouver leur patrie d’origine, ou mieux, veulent rattacher à leur pays la région où ils vivent désormais. En Serbie notamment, les nationalistes au pouvoir rêvent de reformer la Grande Serbie d’autrefois, beaucoup plus vaste et puissante. Sous le fallacieux prétexte que « Là où vit un Serbe, là est la Serbie », les troupes serbes envahissent la Slovénie, la Croatie et enfin la Bosnie-Herzégovine, emmenées par une poignée de fanatiques, le dictateur Slobodan Milosevic à leur tête, qui depuis plusieurs années fait subir à sa population un véritable lavage de cerveau, et dirigées intellectuellement par une élite de « penseurs », tels Rovan Razkovic, capable de disserter sur « la castration naturelle des Croates » ou sur « la frustration rectale des Musulmans » !

Mais Sarajevo refuse d’y croire. Soudés par des décennies de paix, les Sarajeviens rejettent en bloc toute réforme qui provoquerait une guerre. Pourtant tout laisse à penser que c’est cette ville, plus que toute autre, qui devrait être le théâtre des affrontements les plus violents. Il y a entre ces murs tant de religions et de peuples, des Bosniaques, des Croates, des Serbes, des Slovènes mais aussi des Juifs, des Tziganes et des Albanais, il y a ici tant d’édifices religieux de toutes les confessions, qu’un observateur étranger est forcément saisi par la convivialité et la bonne entente des habitants. Un Sarajevien ne lèverait jamais la main sur un autre Sarajevien, quelle que soit sa nationalité ou ses croyances. La plupart adhère à une religion par tradition, mais on compte assez peu de pratiquants. Le seul véritable culte exercé ici est bel et bien celui de la tolérance.

Aussi, lorsque l’indépendance est déclarée en avril 1992, c’est une foule joyeuse et pacifiste qui déferle dans les rues, avec dans ses rangs des représentants de chaque peuple. Au terme de cette grande manifestation de joie, le défilé franchit le pont sur la Miljacka, la rivière qui traverse la ville. De l’autre côté, l’armée ouvre le feu et une jeune étudiante tombe à terre, première victime de ce conflit qui va en faire des centaines de milliers. Le lendemain, l’armée fédérale, qui n’a de fédérale que le nom puisque elle est exclusivement constituée de soldats serbes, encercle la ville. L’urbanicide est amorcé, les bombardements vont pouvoir commencer. Sarajevo la mythique, capitale européenne, va subir un siège sans merci pendant trois années et demi, sous les yeux d’une communauté internationale incapable de trancher, ni même de se décider en faveur de l’une ou l’autre des parties. Rejetant verbalement les violences de l’agresseur, mais refusant de porter secours à l’agressé, le monde va assister à l’agonie d’une ville et d’un pays tout entier.

Pour en savoir plus : Taizé et Dzana de Bosnie.

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