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"On sonna les cloches pour apprendre à tout le monde qu'on allait faire une malheureuse." Diderot, "La religieuse" François Couperin, les Leçons de TénèbresChants probablement connus par "la religieuse" lors son passage à Longchamp
A l'origine du roman de Diderot, un fait réel assez répandu dans la France du 18e siècle.
Dans les familles nobles ou bourgeoises, il était en effet assez courant qu'une fille née d'un amour extra-conjugal doive entrer dans les ordres pour racheter la faute de sa mère. Des jeunes filles se retrouvaient ainsi cloîtrées à vie contre leur gré. "Ma fille, car vous l'êtes malgré moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime, n'affligez pas une mère qui expire ; laissez-la descendre paisiblement au tombeau : qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez pas des droits que vous n'avez point."
Diderot, "La religieuse" Sur le plan économique, la famille trouvait un intérêt à une telle situation : la jeune fille cloîtrée ne constituait plus une charge courante pour le ménage (nourriture, entretien...), ne nécessitait plus que l'on constitue une dot et que l'on pourvoie à son installation (mariage) et, par quelques habiles manoeuvres, se retrouvait dépossédée de ses droits sur les héritages familiaux à venir.
Sur le plan moral, la famille bénéficiait d'une certaine tranquillité morale puisque la jeune fille "retirée" (cloîtrée de force en termes moins politiquement corrects) pouvait vivre, du moins sur le papier, une retraite paisible, dans laquelle la communauté pourvoyait à tous ses besoins courants et, suprême bonheur, dans laquelle elle pouvait percevoir une petite somme d'argent pour ses besoins personnels ou pour ses vieux jours.
Ah quelle tristesse J'endure en ce couvent. Mon coeur plein de tristesse Souffre mille tourments. Une mère sévère Met fin à mon bonheur. Je suis au monastère L'amour en est l'auteur.
Chanson populaire du 19e siècle
"Vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous ; vous entrerez en religion ; on vous fera une petite pension avec laquelle vous passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables."
Diderot, "La religieuse"
"Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune bénédictin" Gravure anonyme publiée en 1796 dans l'édition Gueffier de "La Religieuse"
"La religieuse" trouve ses racines dans un fait authentique, celui de soeur Marguerite Delamarre, illustration médiatisée de ce fait assez fréquent. Née en 1717 dans un famille bourgeoise parisienne, la jeune Marguerite, probablement née d'une relation adultère, se voit contrainte d'entrer en couvent en 1732 à l'âge de 18 ans "à la suite d'une sordide histoire d'argent" (Cf. Claude Aziza in, "Histoire" n°325. Voir note). La situation de Marguerite Delamarre fit parler d'elle dans les salons parisiens puisqu'en 1752 Marguerite introduisit une requête (procès) pour que ses voeux soient résiliés et qu'elle puisse reprendre une vie civile. Soeur Marguerite accusait sa mère de l'avoir forcée à entrer dans les ordres et de ne point avoir choisi son statut de religieuse. Sa requête fut rejetée en août 1756 et son procès définitivement perdu en mars 1758. Marguerite Delamarre a donc terminé sa vie sous le voile de religieuse, statut qui lui fut imposé pour racheter la faute de sa mère.
Note : les sources en ma possession sont assez peu nombreuses. Il existe pourtant des documents historiques assez précis relatifs au procès de Marguerite Delamarre. Si vous le souhaitez, j'irai faire des recherches spécifiques à la bibliothèque municipale sur ce fait divers (mais peut-on réellement parler de fait divers lorsqu'il s'agit de la vie entière d'un être humain ?).
Affiche du film de Jacques Rivette
Près de 200 plus tard, à partir de 1965, cette histoire refait parler d'elle. Le cinéaste Jacques Rivette décide en effet de mettre en scène "La religieuse". Immédiatement, des associations engagent le bras de fer pour obtenir l'interdiction pure et simple de ce film à venir : on citera notamment l'association des parents d'élèves de l'enseignement libre (qui a dit réacs ?) ou encore l'union des supérieures majeures. Wikipédia cite un échange épistolaire entre la présidente de cette dernière et le très exceptionnel ministre de l'information Alain Peyrefitte :
La présidente de l'Union des supérieures majeures : « un film blasphématoire qui déshonore les religieuses ». Alain Peyrefitte : « Je partage entièrement les sentiments qui vous animent ». Le tournage du film est rendu difficile par quelques décisions techniques de l'Etat (refus de tournage dans un bâtiment relevant des monuments historiques) mais parvient néanmoins à son terme.La commission de contrôle (la "censure" pour faire simple) rend un avis favorable à l'exploitation mais propose l'interdiction aux moins de 18 ans). Le secrétaire d'Etat à l'information (qui a remplacé le fantastique Alain Peyrefitte, paix à son âme) réunit une nouvelle fois la commission et leur explique que la projection de ce film pourrait provoquer des troubles à l'ordre public et qu'un avis défavorable à l'exploitation serait le bienvenu. La commission persiste sur son avis favorable.Qu'à cela ne tienne, l'avis de la commission n'est que facultatif, et le Ministre Interdit le film. Godard, avec inspiration, interpelle André Malraux dans le Nouvel Observateur : "Monsieur le ministre de la Kultur".Le film est projeté à Cannes en 1967... et tout se passe bien ! Le film est accueilli chaleureusement et l'on se rend compte qu'il est austère, simple et très fidèle à l'oeuvre de Diderot. Les lobbies religieux n'auraient-ils pas réussi à faire passer une oeuvre philosophique, au même titre que celle de Diderot, pour un scandaleux pamphlet anti-catholique ? (la réponse est oui, mais si je le dis, je ne pourrais m'empêcher d'écrire "conn*a*s" tellement cette manipulation me dégoutte, on nageait en pleine régression morale à cette époque, bien pire que la bien pensance du début du 19e, c'est pour dire !).L'interdiction ministérielle est annulée par la Justice administrative et le visa d'exploitation délivré à compter de l'été 1967. Record d'entrées, republication de l'ouvrage de Diderot. Pour une censure, c'est réussi !La bataille de 1967, entre, disons le franchement, intégristes catholiques (sous faux nez, certes) et artistes ne faisant que reprendre une oeuvre philosophique critique (rappelons-nous quand même qu'il ne s'agit pas de descendre l'Eglise pour le seul plaisir de le faire, l'affaire Delamarre a bel et bien existé) est la continuité d'une bataille historique entre traditionalistes et progressistes et peut se résumer par : "Peut-on penser librement sur les religions ?".Le texte "La Religieuse" de Denis Diderot est librement accessible sur le site de Wikisource. Suivez le lien !Oeuvres évoquées :- Diderot, La religieuse (écrite en 1760, publiée en 1780 en feuilleton puis en 1796 en oeuvre intégrale)- "Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot", film de Jacques Rivette sorti en 1967
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